Dans cet épisode, nous recevons Ana Pinto Lepe, une militante espagnole d'Andalousie. Ana est cofondatrice du collectif Jornaleras de Huelva en Lucha, qui défend les droits du travail et les droits humains dans le monde agricole à travers l'action syndicale, le conseil juridique et la sensibilisation. Sa lutte féministe et antiraciste pour les droits des journalières et journaliers agricoles est une véritable source d'inspiration, et elle a consigné ses actions dans le livre « Abramos las Cancelas », coécrit avec sa camarade Nazaret Castro.
Bonjour Ana, merci d'avoir accepté cette invitation et bienvenue au podcast Tierra y Libertad. Pour commencer, peux-tu te présenter brièvement à nos auditeur·rices ?
Je m'appelle Ana Pinto Lepe. J'ai trente-neuf ans et je viens d'Escacena del Campo, un petit village de Huelva d'environ deux mille habitants. Le meilleur village qui ait jamais existé sur terre, j'en suis très fière. Au sein des Jornaleras de Huelva en Lucha, nous menons une lutte qui tente de rassembler les nombreuses problématiques auxquelles nous sommes confrontées sur notre territoire.
Comment es-tu entrée dans le monde agricole et de la production de fraise ?
J'ai débuté à seize ans dans les champs. Toute ma famille est journalière agricole. Depuis mon enfance, je me souviens de voir rentrer mes parents des champs et de les entendre raconter ce qui se passe là-bas, et ça n'a jamais été bien beau. Ici c'est comme ça : si tu ne veux pas étudier, tu vas travailler aux champs. C'est ce qu'il y a de plus normal à cet âge-là. J'y ai passé seize ans en tout.
Avant de parler davantage des Jornaleras de Huelva en Lucha, peux-tu nous présenter brièvement le contexte à Huelva : quelles cultures existaient avant et comment s'est développée la culture de la fraise ?
Quand je travaillais dans les champs, je ne connaissais rien de cette histoire. Mais les sociologues, anthropologues et autres expert·es qui ont étudié notre province, que nous avons rencontrés grâce à nos luttes, nous expliquent qu'avant, il y avait ici presque uniquement des cultures en sec. Nous sommes en climat méditerranéen : l'eau manque beaucoup et les températures sont très élevées, ce qui s'aggrave avec le changement climatique. Nous cultivions la vigne. Les voisins, les grands-pères et grands-mères de mon village me racontent qu'il y avait aussi beaucoup de câpriers, une culture que nous ne connaissons presque plus ici aujourd'hui. Ensuite, il y a eu une époque avec beaucoup d'oliviers, jusqu'à ce que quelqu'un, revenant de Californie, voie comment fonctionnaient les cultures de fraises sous serre. Vu que nous avons un climat très similaire, avec le même problème d'eau, ce modèle a profité du boom de la soi-disant Révolution Verte, qui s'appelait « verte » mais qui a été tout le contraire.
Cette expansion capitaliste et néolibérale de l'agriculture et des chaînes alimentaires est présentée comme un progrès et une source de croissance économique. Mais la réalité, c'est qu'on a fait de l'alimentation un business et qu'on a implanté un modèle venu de Californie : variétés brevetées, engrais, pesticides, monoculture du fruit rouge. Un modèle qui non seulement exploite les gens qui y travaillent, mais qui accapare toutes nos ressources, notre patrimoine naturel et notre eau, les pollue et les exporte. Comme le dit bien notre camarade Nazaret dans le livre « Abramos las cancelas » : chaque fois que nous exportons une fraise, nous exportons notre eau. Tout est orienté vers l'agro-industrie, et les abus envers les travailleurs ainsi que la pollution que cela génère sont toujours camouflés par les différents gouvernements.
Et à peu près à quelle époque ce secteur de la culture de la fraise s'est-il développé ?
Cela a commencé dans les années soixante. À cette époque, les gens qui travaillaient aux champs venaient d'autres villages d'Andalousie, surtout de Cadix et de Jaén, et aussi d'Estrémadure, où les alternatives d'emploi ont toujours été rares. Au début des années deux mille, il y a eu un changement : ils ont commencé à faire venir de la main-d'œuvre d'Europe de l'Est. J'ai vécu ce moment dans les champs, je venais juste de commencer, et je me demandais d'où venaient ces femmes qui arrivaient épuisées, sans avoir dormi, le corps à bout. Quand nous arrivions à communiquer malgré la barrière de la langue, elles nous racontaient qu'elles travaillaient dans les entrepôts de conditionnement la nuit, puis allaient aux champs le jour. Je me souviens qu'à cette époque nous nous organisions en équipe pour leur donner un coup de main, nous leur offrions des cagettes pour qu'elles ne se retrouvent pas trop en retard.
Vers 2006, selon des déclarations officielles relayées dans différents médias et des études menées par le patronat de la fraise lui-même, ils ont décidé que les Roumaines « aimaient trop faire la fête », qu'elles arrivaient le dimanche avec la gueule de bois et qu'elles « volaient les maris des femmes des villages » ; il existe un rapport assez solide de notre camarade Alicia Reigada sur ce sujet. Ils ont alors décidé que dans les villages appauvris du Maroc, il y avait des femmes plus soumises, qui « de par leur culture » n'aiment ni l'alcool ni la fête, et que c'était une main-d'œuvre préférable. Au final, le contingent de contrats en origine s'est rempli de plus en plus de camarades marocaines, même si celles d'Europe de l'Est continuent aussi de venir. Ces dernières années, ils ont également étendu les contrats en origine à l'Amérique latine, notamment le Guatemala, le Honduras, l'Équateur, la Colombie et le Paraguay, ainsi qu'à d'autres pays du continent africain comme le Sénégal et la Mauritanie.
Tout ce que je te raconte concerne les contrats en origine, qui ont débuté dans les années 2000. Mais une partie du secteur est aussi composée de personnes en situation administrative irrégulière, qui survivent difficilement dans des bidonvilles construits avec les mêmes plastiques que les serres, des palettes en bois et des cartons de barquettes de fraises. Avant-hier soir, l'un d'eux a de nouveau brûlé, ils sont régulièrement ravagés par des incendies. Ce sont des personnes exploitées du lever au coucher du soleil. Il existe ici une loi sur l'immigration raciste qui permet que des gens restent trois ans dans ce pays sans pouvoir se régulariser. Durant ces trois ans, ils constituent un vivier de main-d'œuvre bon marché : on les paie bien moins que ceux qui ont des papiers, on leur fait la promesse d'un contrat au bout de trois ans, qui est un mensonge, et au final on les licencie sans qu'ils puissent prouver qu'ils ont travaillé, faute de papiers. On leur vend des contrats de travail ou on les fait travailler gratuitement contre la promesse des papiers.
C'est le schéma auquel nous sommes confrontées, en gardant toujours à l'esprit que, même si les gens d'autres provinces d'Andalousie ou d'Estrémadure ne viennent plus, la moitié de ceux qui travaillent dans les champs de Huelva sont toujours des gens d'ici, des villages. L'autre moitié est composée de camarades venu·es d'ailleurs.
Il y a une dimension de genre importante dans la culture de la fraise, où l'on emploie majoritairement des femmes. Peux-tu nous expliquer pourquoi ?
Les rapports du patronat lui-même disent que les femmes ont les mains plus délicates pour cueillir une culture fragile. Au-delà du biais sexiste que contiennent ces mots, ce n'est pas tout : des profils très précis de femmes migrantes ont été sélectionnés, parce que les employeurs savent qu'une fois ici, il leur sera plus difficile de protester. Dans le cas des camarades marocaines, pour venir ici il faut être une femme, être originaire de zones rurales et non de villes, et avoir au minimum un enfant mineur ou un proche âgé dépendant à sa charge. Pas un seul homme ne vient. Pourquoi ? Pour s'assurer qu'elles rentrent dans leur pays à la fin de la campagne et ne restent pas. C'est l'instrumentalisation la plus absolue des personnes, et en l'occurrence des femmes, parce qu'elles ne sont que des chiffres, de la main-d'œuvre bon marché. Si on me disait ça pour aller travailler dans un autre pays, je crierais au scandale et je qualifierais ce pays de sexiste. Et pourtant, ça dure depuis vingt ans et tout le monde trouve ça normal. Ensuite, on se pare de la médaille de gouvernements progressistes, féministes, défenseurs des femmes.
Tu as toi-même travaillé dans les champs pendant seize ans. Comment les conditions de travail ont-elles évolué pendant cette période ?
J'ai connu différentes époques. Au début, malgré le travail dur et le peu qu'on nous payait, je rentrais à la maison en n'attendant qu'une chose : que le lendemain arrive pour retourner aux champs. J'étais une gamine, mineure, toutes mes collègues étaient plus âgées et la relation que nous avions était formidable. Elles m'apprenaient beaucoup, pas seulement à travailler aux champs, mais aussi cette débrouillardise qu'on développe là-bas. Il y avait toujours des blagues et de la bonne humeur, pour que la journée passe plus vite, ce qui n'a rien à voir avec arrêter de travailler, parce qu'on peut parler et bouger les mains en même temps.
Aujourd'hui on en est arrivés au point où, dès le premier jour, on vous fait signer une liste de règles abusives. Dans certains endroits, il est interdit de parler avec ses collègues de sujets autres que le travail, et nous avons une capture d'écran du règlement d'une entreprise qui le prouve. Interdit d'écouter de la musique, de mettre un écouteur ou la radio, que l'on a de tout temps emportée aux champs et qui est maintenant proscrite. Nous en sommes arrivées au point où entre collègues on disait : « encore à Alcatraz » ou « encore à Guantánamo », certaines entreprises ont fini par se voir attribuer des noms de prisons. Je crois que c'est un symptôme clair de ce qui se passe à l'intérieur.
Ce changement dans les conditions de travail a-t-il été progressif ou le rattaches-tu à un moment précis ?
Ce sont des choses qu'ils nous ont imposé petit à petit. Au début, des contrôleurs venaient vérifier l'état des fruits, que tu ne portes pas de boucles d'oreilles ni de vernis à ongles, que tu n'utilises pas ton téléphone pour écouter de la musique, que tu ne mettes pas de casque. Ensuite ils inspectaient les fruits : « ce fruit n'est pas bon », « il a une égratignure », « tu n'as pas enlevé le petit duvet de cette myrtille ». Trois heures à les examiner. En même temps, le responsable qui presse toute la journée, qui crie : « allez, vous n'avez récolté que très peu de kilos ». Une pression absolue. Chaque année, de nouvelles règles. Dans l'entreprise où je travaillais, ils ont commencé par nous donner quelques règles, et la dernière année il y avait une pile de papiers énorme à signer.
Ce que je te disais tout à l'heure, qu'on aidait les camarades roumaines parce qu'elles arrivaient épuisées de leur travail de nuit en entrepôt de conditionnement, ça a changé : maintenant dans beaucoup d'endroits ils ont interdit de donner un coup de main aux collègues pour qu'elles ne prennent pas de retard dans le classement. Il y a des femmes de plus de soixante ans qui ont usé leur corps et leur dos aux champs et qui n'ont pas la même force qu'une personne jeune, et on ne peut pas les aider. Il existe en plus un classement de productivité. Chacune a une puce ou une tablette et tout ce que tu récoltes est envoyé en temps réel dans un bureau, comme si tu avais un GPS. En fin de journée, ils établissent un classement de la plus productive à la moins productive, calculent la moyenne, et soulignent celles qui sont en dessous, et souvent ils l'affichent dans un endroit visible pour t'humilier, te mettre la pression, te faire concurrencer les autres. Le travail aux champs est devenu une compétition permanente.
Autre règle : on ne peut pas apporter de l'eau dans son chariot, pour qu'aucune goutte ne tombe sur les fruits que quelqu'un en Allemagne va manger. Pendant ce temps, celle qui récolte sous une serre à près de soixante degrés doit laisser sa bouteille à l'entrée et se demander à deux fois avant d'aller la chercher parce que ça lui fait perdre du temps. Avec les vagues de chaleur de plus en plus fréquentes, s'hydrater est une nécessité vitale. Pareil pour aller aux toilettes : « je n'y vais pas maintenant parce que je perds du temps ». Quand tu t'en rends compte, il est une heure de l'après-midi, tu as bu deux fois et tu n'es pas allée aux toilettes. J'ai vu des collègues attraper des cystites à force de se retenir. C'est un système pervers, basé sur la productivité absolue.
Les journalières travaillent sous le Régime Spécial Agricole. En quoi consiste-t-il et quelles en sont les conséquences pour les travailleuses ?
C'est un régime que presque personne ne comprend, créé il y a un demi-siècle et qui n'a plus aucun sens aujourd'hui. C'est un régime différent du régime général, dans lequel nous, les travailleurs agricoles, sommes sans protection et désavantagés. Celui qui est inscrit dans ce régime est une sorte de faux indépendant : c'est toi qui paies ta cotisation de Sécurité sociale, pas l'entreprise. Qu'est-ce qui se passe ? Qu'une augmentation du salaire minimum, comme ça s'est passé ici, pénalise les gens des champs. Pourquoi ? Parce qu'en augmentant le salaire minimum, augmente aussi, via l'IPREM, le « sello agrícola », la cotisation agricole. Quand j'ai arrêté, on payait moins de cent euros par mois ; maintenant c'est presque deux cents.
Pour toucher une quelconque prestation, il faut aussi avoir ce qu'on appelle la « peonada » : une vraie journée de travail. Normalement il en faut 35, mais ce nombre est réduit les années à problèmes climatiques, actuellement cinq. Mais il faut les avoir, et en plus payer sa cotisation. Autre problème important : dans ce régime, tu peux être inscrite à la Sécurité sociale tout le mois, mais n'avoir que trois journées réellement travaillées de comptabilisées. Quand le travail aux champs est instable, c'est-à-dire quand le fruit n'a pas mûri ou qu'il y a des intempéries, le jour où tu travailles tu es payée, le jour où tu ne travailles pas tu ne l'es pas. Tu ne peux pas demander la prestation une fois inscrite : il fallait le faire avant de commencer à travailler. C'est un vrai casse-tête.
Si la campagne se termine et que tu pars travailler dans un hôtel à la plage, qui relève du régime général, tu dois continuer à payer la cotisation agricole si tu veux ensuite accéder à ta prestation des champs. L'hôtel paie pour toi les cotisations du régime général : on cotise donc deux fois. C'est un piège à précarité pour les journaliers agricoles, alors que notre travail est fondamental pour que tout le monde puisse manger.
Au-delà du régime spécial agricole et des règles des entreprises, pourrais-tu nous donner des exemples concrets des abus et mauvais traitements les plus courants ?
J'ai subi l'exploitation toute ma vie aux champs, de même que ma mère, ma famille, les voisins. Je sais comment ça fonctionne. Mais les femmes qui viennent d'ailleurs ont des circonstances encore bien plus difficiles. Je l'ai compris parfaitement en 2018, quand nous avons commencé à protester et que je travaillais depuis un moment avec une équipe de camarades marocaines : là j'ai réalisé que nous étions déjà désavantagées, et qu'elles l'étaient encore plus. Parce qu'elles viennent d'un autre pays, qu'elles ont laissé leur famille, qu'elles ont tout quitté pour venir ici.
Le principal problème est la barrière de la langue. Rien que la bureaucratie et le système juridique d'ici, ça nous coûte à toutes, moi j'apprends encore aujourd'hui, alors imagine quelqu'un qui ne parle pas la langue. Si tu subis un abus, par exemple parce que tu demandes à être emmenée chez le médecin et on ne t'emmène pas, parce que tu tombes malade et on te renvoie directement au Maroc, ou parce que tu as récolté moins de kilos et on te sanctionne, tu n'es pas avec ta famille, tu n'as personne autour de toi. Les femmes sous contrats en origine vivent là où elles travaillent, loin des centres urbains, dans des pinèdes au milieu des serres. Elles ne connaissent ni la langue ni leurs droits.
Si on te renvoie dans ton pays, que ce soit le Maroc ou la Colombie, le vrai problème est là : comment une femme peut-elle porter plainte depuis son pays pour un licenciement abusif à Huelva ? C'est de ça qu'ils profitent. On a toujours entendu le patronat dire : « s'il y a tant d'abus, pourquoi elles ne portent pas plainte ? ». Parce qu'elles n'ont pas accès aux recours, et ils le savent et en profitent.
Peux-tu nous en dire plus sur les raisons qui vous ont poussées à créer les Jornaleras de Huelva en Lucha et quels sont vos résultats en tant qu'organisation ?
Cette question me fait toujours sourire, parce que ça s'est construit au fur et à mesure. Nous étions très en colère. Des gens formidables se sont approchés de nous et ont mis leurs connaissances à notre service, pour que nous apprenions, que nous comprenions la situation, que nous connaissions nos droits et ce qu'est un syndicat. Avec leur soutien, aussi financier, nous avons lancé un crowdfunding qui nous a rapporté 30 000 euros, grâce notamment à une pianiste catalane, Clara Peya, qui a fait la chanson « Mujer Frontera » avec Alba Flores et Ana Tijoux. Elles nous ont donné une visibilité énorme.
Après être passées par quelques syndicats avec de mauvaises expériences, nous avons pu travailler en toute autonomie. Depuis, nous sommes là, en cumulant de petites subventions privées glanées ici et là pour payer un salaire juste aux trois personnes qui bossent ici : la traductrice María, la camarade Tere, qui est avocate, et moi.
Au début c'était très compliqué. Nous avons fait ce travail à pas de fourmi : diffusion, influence politique via les réseaux sociaux, distribution de tracts. Faire savoir que nous sommes là et que les travailleuses ont accès à une avocate gratuite pour porter plainte. Quand la confiance s'est installée, nous avons commencé à organiser des sections syndicales. L'année dernière, pour la première fois, nous en avons créé deux : une avec des camarades d'ici et une autre avec des camarades du Maroc. La déléguée syndicale était une camarade marocaine sous contrat en origine. Quelque chose d'inédit, et très puissant.
Se syndiquer à Huelva est très difficile : les gens vont et viennent, il y a la barrière de la langue, elles vivent là où elles travaillent. Mais petit à petit les travailleuses s'autoorganisent dans les entreprises elles-mêmes. Cette première section syndicale a obtenu toutes ses revendications : le paiement du salaire minimum et de meilleures conditions de logement. Tout ça grâce à leur organisation sur le lieu de travail, avec notre soutien.
Autre résultat important : nous avons réussi à déposer des plaintes transnationales depuis d'autres pays contre des entreprises de Huelva. Nous en avons déjà déposé plusieurs avec des camarades restées au Maroc, pour des licenciements abusifs. Cette année nous avons eu le premier procès pour une plainte transnationale, et nous l'avons gagné. Nous n'avons même pas eu besoin d'aller au procès : l'entreprise a reconnu le licenciement abusif et a indemnisé la travailleuse. Pour n'importe quelle autre travailleuse, ce serait quelque chose de normal. Pour nous c'est un tournant énorme. Désormais, tu ne peux plus licencier quelqu'un, le renvoyer dans son pays et l'oublier. Elle a maintenant la possibilité de porter plainte depuis là-bas.
Enfin, il y a le titre de notre livre, « Abramos las cancelas ». En tant que syndicat, nous n'avions pas accès aux logements des camarades, situés à l'intérieur des exploitations privées. Grâce à toute la pression que nous avons exercée, des lois ont enfin été adoptées : elles reconnaissent que les syndicats ont le droit d'accéder à ces logements, même à l'intérieur des exploitations. Nous avons réussi à ouvrir les grilles d'entrée (cancelas). Rien qu'avec ces trois avancées, tout l'effort et toute la souffrance de cette lutte en valaient la peine.
Quelles sont certaines des tactiques qui ont fonctionné ?
La tactique prioritaire, c'est de contourner le système juridique : comment faire pour que nos camarades puissent y accéder malgré la barrière de la langue, ou parce qu'elles ne sont plus dans le pays quand la campagne se termine. Tout ça grâce au travail remarquable de notre avocate Teresa Ramos Antuñano.
De l'autre côté, il y a la pression et l'action syndicale directe. Pour ça, les réseaux sociaux nous ont été très utiles dès le début, c'est notre outil principal, et surtout la dénonciation publique. Les médias interrogent toujours les entreprises : combien de millions génère le secteur, vantent le bon fonctionnement des contrats en origine. Mais on ne parle jamais des travailleuses, de comment elles vont, de si leurs droits sont respectés. Heureusement, aujourd'hui certains médias s'intéressent à notre côté de l'histoire. Ils publient les abus que nous dénonçons, avec les preuves que nous fournissons : audios, photos, témoignages, plaintes et réponses de l'Inspection du travail ; c'est notre meilleur outil.
L'Inspection du travail dispose de ressources minimes : il y avait douze ou treize inspecteurs pour toute la province de Huelva, tous secteurs économiques confondus, alors qu'en mars il peut y avoir plus de cent mille travailleurs rien que dans les champs. Une vraie aberration. Si l'on parle de plaintes formelles, la loi est faite pour les employeurs : ne pas avoir de registre des horaires est sanctionné par une amende de sept cents euros. Qu'est-ce que ça représente pour une multinationale du fruit rouge ? Absolument rien. C'est pour ça que la dénonciation publique est ce qui fonctionne le mieux.
Il y a aussi la loi sur le devoir de vigilance, qui existait déjà en Allemagne et qui a depuis été adoptée au niveau européen. Elle établit que les supermarchés qui vendent un produit dont il est prouvé qu'il vient de l'exploitation sociale ou environnementale peuvent recevoir une sanction de plusieurs millions d'euros. Ça nous aide à travailler même avec les supermarchés eux-mêmes, quand nous savons lequel achète les produits d'une entreprise qui exploite ses travailleurs.
Et ce changement de loi, l'avez-vous soutenu directement ?
Non, nous n'avons pas été impliquées directement là-dedans. Mais ce que les expert·es nous disent toujours, c'est que ce type de loi a été promu grâce à toute la lutte que nous menons depuis longtemps, avec d'autres personnes, sur ce qui se passe dans l'agriculture, et tout ce qui a bougé et tout ce qui est apparu au grand jour.
Nos camarades Estefanía Prandi et Pascal Müller ont présenté au Parlement européen un rapport d'enquête qu'elles avaient mené ici avec les femmes de la fraise, et dans le sud de l'Italie avec la tomate, sur l'exploitation sociale et sexuelle des travailleuses ; elles l'ont mis sous les projecteurs. Il y a beaucoup de monde impliqué dans cette lutte : ce ne sont pas seulement les travailleuses qui se battent. Des gens venus de nombreux endroits du monde sont venus enquêter et ont constaté que ce que nous dénonçons est vrai ; c'est écrit noir sur blanc.
Toute la pression médiatique exercée a permis qu'une loi de ce type existe enfin. Il est vrai qu'elle a été considérablement affaiblie : au départ, elle devait s'appliquer à des entreprises plus petites, avec moins de travailleurs. Mais c'est déjà ça de gagné, sachant que l'Europe fait plutôt en ce moment des pas de géant en arrière, non seulement sur ce sujet, mais en matière environnementale et dans absolument tous les domaines.
Malheureusement, une grande partie de votre lutte semble devoir se concentrer sur l'exigence que la loi soit respectée, aussi imparfaite qu'elle soit. Mais au-delà de ça, pour quels changements structurels réalistes luttez-vous, compte tenu des intérêts économiques en jeu ?
C'est quelque chose dont nous parlons toujours avec les camarades : penser à des changements structurels, c'est voir très grand. Mais de nombreux expert·es parlent de la nécessité de transiter vers d'autres modèles agricoles, vers l'agroécologie. Contrairement à ce que défendent les partisans du système actuel, que l'agroécologie ne permet pas de produire suffisamment, des études démontrent qu'elle est bel et bien rentable économiquement.
La première chose à comprendre, c'est que nous ne pouvons pas faire de l'alimentation un business ; la deuxième, que dans une terre de culture en sec, nous ne pouvons pas continuer à implanter toujours plus d'hectares irrigués. La terre s'épuise ; le changement d'usage des sols est l'une des principales causes du changement climatique à l'échelle mondiale. Et nous ne pouvons pas continuer à déforester pour planter davantage de cultures irriguées.
Comme le soulignent de plus en plus de rapports et d'articles, l'agrobusiness est basé sur le pétrole : les engrais dépendent du pétrole, et nous voyons ce que ça signifie de dépendre de ça quand le détroit d'Ormuz se ferme, par exemple. Les grandes multinationales empochent l'argent sans mettre les pieds dans les champs. Et en plus, les variétés de plants de fraises sont brevetées par une grande multinationale qui ne te permet de faire qu'une seule chose avec cette semence : la planter une année. L'année suivante, tu dois racheter le brevet. Un business très pervers qui détruit la souveraineté alimentaire de la petite et moyenne agriculture, et qui nous prive du droit de consommer un produit sain, local, qui ne vienne pas de l'exploitation.
Ici à Huelva, il suffit de regarder le Congrès des Fruits Rouges, où Bayer-Monsanto apparaît en première page tous les ans. C'est un champ d'expérimentation pour eux : variétés de semences, produits phytosanitaires, pesticides. Les pesticides ne sont pas très sains, ni pour le produit ni pour les gens qui travaillent aux champs et qui en ingèrent tous les jours.
Et arrivez-vous à dialoguer avec les employeurs agricoles au-delà de la dénonciation juridique — essayez-vous de les convaincre non seulement par des arguments légaux et éthiques, mais aussi économiques ?
Il est très difficile de dialoguer avec les entreprises au-delà de l'action syndicale directe : le patronat ne veut pas nous écouter. Nous essayons depuis un moment avec l'UPA, l'Union des Petits et Moyens Agriculteurs de Huelva, de tendre des ponts, et ils refusent catégoriquement. Je vais être honnête : je ne crois pas que l'UPA ne veuille pas travailler avec nous, mais plutôt que ce modèle de l'agrobusiness les asservit et qu'ils sont pris dans un cercle dont ils ne peuvent pas sortir sans faire un changement radical. Ça nous coûte beaucoup, mais en y réfléchissant bien, ce modèle n'a pas de sens économiquement à long terme, même pour eux.
Le problème, c'est que ceux qui opèrent ici sont de plus en plus de grandes entreprises, des fonds d'investissement et des multinationales qui font la même chose depuis toujours : ils viennent, ils épuisent toutes les ressources et ils vont ailleurs. C'est le fonctionnement du capitalisme néolibéral. Nous croyons donc que nous devons travailler avec les petits acteurs qui veulent faire autrement et qui sont en dehors de tout ça. Avec ceux qui sont à l'intérieur du système, c'est difficile.
Le travail dans les champs, dans ce contexte d'agriculture industrielle, a des répercussions importantes sur la santé des travailleurs en général, mais plus particulièrement sur celle des femmes. Peux-tu nous en dire un peu plus sur ce sujet, à partir de ton expérience ?
Imagine-toi un jour aux champs avec tes règles, et toute la journée à entendre : allez, on y va, on y va, et en plus ce jour-là ton corps te dit que tu ne peux pas. Je me souvenais que cette année, au Congrès des Fruits Rouges, ils ont donné une conférence sur la santé féminine, vantant les bienfaits des fruits rouges, en particulier de la myrtille, pour les femmes. Je me suis dit que c'était ironique, toute cette publicité qui enjolive les choses en vantant les myrtilles. Pourquoi ils ne racontent pas que, pour ne pas descendre dans le classement de productivité, il y a des fois où elles ne vont même pas changer leur serviette hygiénique ? On passe toute la journée à courir, à récolter, et on n'a même pas le temps d'aller aux toilettes. Si un jour tu récoltes deux ou trois cagettes de moins parce que tu as tes règles et que ton corps est plus faible, ce jour-là ils n'en tiennent pas compte : tu descends dans le classement de productivité, et ça peut même te valoir une sanction, une suspension d'emploi et de salaire, dans certaines entreprises. Pourtant, ils parlent ensuite, dans ce genre de congrès, de préserver la santé des femmes grâce au fruit rouge. C'est curieux, non ?
C'est quelque chose qu'étudie aussi Seth Holmes, anthropologue et médecin que j'ai interviewé dans un autre épisode. Ce que tu mentionnes sur l'impact spécifique sur la santé féminine des travailleuses est très intéressant. Mais au-delà d'améliorer les conditions des journalières dans le contexte actuel, quel est l'avenir réaliste que tu vois pour l'agriculture à Huelva, sachant que la demande de fruits rouges continue de croître en Europe ?
Comme nous le disions, les grandes multinationales et les fonds d'investissement se moquent de notre territoire. Les ressources sont limitées : l'eau est limitée. Il viendra un moment où une industrie basée sur le pétrole et des quantités énormes d'eau n'aura plus d'eau ici. Ce sera aussi simple que ça. Les scientifiques disent que Doñana ne se récupère pas, et c'est de là que provient une grande partie de cette eau. Il existe encore des quantités de cultures avec des puits illégaux.
Nous avons le choix : soit nous nous arrêtons et nous essayons de transiter vers d'autres modèles qui n'accaparent pas l'eau, qui traitent la nature différemment et qui parviennent même à régénérer ce que nous avons perdu. Soit ils finissent par tout détruire, nous laissent un territoire ravagé, sans eau potable dans les villages, et s'en vont ailleurs faire la même chose, comme ils le font depuis des siècles en Afrique, en Amérique latine et en Asie.
Au-delà de cette transition agroécologique, il faut aussi développer des alternatives d'emploi. Quelque chose qui nous trotte toujours dans la tête, c'est de récupérer le travail en forêt et en montagne. Ici, on travaillait autrefois dans notre sierra, nous avons la magnifique « Pata del Caballo », et presque toute la province de Huelva est rurale. Il y a beaucoup d'endroits où ce travail pourrait être récupéré et développé : régénérer, entretenir, nettoyer les forêts. Regarde l'incendie qui vient de se produire ici, près de cinq mille hectares brûlés. À Almonaster la Real, il y a quelques années, ce furent plus de trente mille hectares, et l'incendie de Doñana fut une vraie catastrophe. Le travail de prévention en hiver évite que quand le feu arrive, la forêt soit comme de l'essence.
Nous croyons que ces alternatives d'emploi devraient être gérées par les municipalités elles-mêmes, avec des conditions dignes et le salaire minimum. Ça te donnerait aussi une autre option quand ailleurs on veut t'exploiter : tu n'as pas à te taire et à subir comme c'est le cas maintenant. C'est par là que ça passe : récupérer le travail de prévention des incendies et d'entretien de la nature, et transiter petit à petit vers l'agroécologie. L'alternative que nous proposons n'est pas si utopique, elle est tout à fait envisageable.
Le discours officiellement « pro-migrants » du gouvernement actuel est célébré par une partie de la gauche hors d'Espagne. Quelle est la réalité derrière ce discours et quelles en sont les limites ?
Il y a quelque chose de fondamental que je dois dire : la régularisation extraordinaire des personnes migrantes ne vient pas du gouvernement, et encore moins du Parti Socialiste, qui est précisément le promoteur de la migration circulaire, les contrats en origine, qui est perverse et profite de personnes en difficulté dans d'autres pays pour les amener ici à les exploiter sans possibilité de porter plainte. La régularisation a été obtenue parce que les camarades de « Regularización Ya » luttent depuis de nombreuses années, et nous les avons soutenues autant que nous avons pu. C'était l'une de nos principales revendications.
Cela dit, depuis notre syndicat, nous pensons qu'on ne peut pas parler uniquement de régularisation et en rester là, et qu'on ne peut pas regarder les personnes migrantes uniquement parce qu'elles renflouent les caisses publiques ou parce qu'on en a « besoin économiquement ». La liberté de migrer devrait être quelque chose de normal. Avant, personne ne se posait la question de savoir si émigrer devait être un droit : les gens allaient d'un endroit à l'autre et c'était tout, tu allais là où il y avait de la nourriture, là où il y avait de l'eau. L'imposition des frontières a été l'un des cancers de l'humanité.
Mais au-delà de ça, nous croyons que la régularisation était fondamentale, et que ce n'est pas le mérite de Pedro Sánchez ni du PSOE, mais du mouvement « Regularización Ya » et de tous les collectifs antiracistes qui ont mené ce combat depuis le premier jour. Qu'est-ce qui se passe quand une personne arrive ici sans papiers ? Des contrats de travail vendus jusqu'à dix mille euros pour se régulariser ; des mafias qui vendent l'inscription sur les registres municipaux jusqu'à mille euros, parce que les mairies refusent de les enregistrer et savent que c'est une condition indispensable. On te fait travailler gratuitement trois ans avec la promesse des papiers, et au bout de trois ans on te met dehors sans papiers et sans rien. En plus, le chantage : « On m'a dit que tu protestes beaucoup. Si ça ne te convient pas, prends la porte ; j'ai trois mille personnes qui feront ça pour moitié moins et qui ne protesteront pas ». Qu'il y ait des gens sans papiers ne profite à personne dans la classe ouvrière, parce qu'on s'en sert pour te menacer.
C'est pour ça que nous pensions que la régularisation devrait être une priorité pour toute la classe ouvrière. Nous sommes contentes qu'elle ait été approuvée, mais ça a coûté énormément. Ce n'est pas une médaille que le gouvernement devrait s'attribuer : les gens l'ont conquise dans la rue, plus de six cent mille signatures ont été recueillies et « Regularización Ya » s'est organisé de manière impeccable. Migrer est un droit et on ne doit pas instrumentaliser les personnes. Mais ce qui serait idéal, c'est d'abolir la loi sur l'immigration, pour que personne n'ait à passer deux ou trois ans sans papiers sans pouvoir faire ce qu'il veut. Si tu veux venir vivre ici, tu devrais pouvoir le faire, tout comme moi je peux partir dans un autre pays si je veux.
Merci de nous donner ce contexte si nécessaire. Il arrive souvent que certains gouvernements soignent très bien leur image à l'international, mais il ne faut pas oublier que derrière les discours la réalité peut être très différente, et que derrière ces avancées sociales il y a une lutte très intense sur le terrain. Au final, peu importe qui arrive au pouvoir — cette lutte sera toujours nécessaire.
Il est vrai que le gouvernement de Pedro Sánchez est devenu une sorte de référence progressiste, comparativement à ce qui se passe dans le reste de l'Occident. Mais il ne faut pas perdre de vue tout ce qu'il y a derrière. Il y a eu le soutien du gouvernement à Gaza et à la Palestine, et l'affrontement avec Israël ; mais dans le même temps nous continuons à leur vendre des armes d'une façon ou d'une autre. Pendant qu'on soutient la Palestine, on a complètement abandonné le peuple du Sahara Occidental en le livrant au Maroc. C'est une honte. Le massacre de la clôture de Melilla a eu lieu sous le gouvernement le plus progressiste de l'État espagnol. La migration circulaire et les contrats en origine sont promus par ce même gouvernement. Donc tout ce qui brille n'est pas or.
Au milieu de ces luttes si difficiles, comment toi et tes camarades trouvez-vous la motivation et la joie dans la lutte sociale et l'activisme pour pouvoir continuer à avancer ?
Nous pouvons dire que nous menons cette lutte avec joie et avec colère, un mélange étrange, et surtout avec beaucoup de fierté de défendre la place des travailleurs agricoles, qui est fondamentale pour que tout le monde puisse manger, et de lutter contre ceux qui nous exploitent. Qu'un groupe de travailleuses ait réussi à s'organiser et à arriver là où nous en sommes, pour nous c'est déjà la principale source de joie.
Il est vrai que nous abordons les problèmes par l'humour et la satire. Il suffit de jeter un coup d'œil à nos réseaux sociaux pour voir comment nous fonctionnons. L'humour a toujours été notre meilleur outil pour résister. Depuis que j'ai quitté les champs en 2018, quand toutes les portes se sont fermées et que j'ai commencé à consacrer ma vie à la lutte syndicale, une des choses qui me manque le plus, ce sont mes camarades, mon équipe, la bonne humeur qu'ils ont voulu nous enlever et qui est précisément ce qui m'a le plus mise en colère et m'a poussée à dénoncer. Nous le transposons maintenant dans notre équipe de travail. J'ai une équipe fantastique et nous prenons soin les unes des autres. Avec les gens avec qui nous travaillons, nous avons aussi cette relation.
L'autre jour, au Congrès Agromig, nous sommes allées visiter l'un des bidonvilles de la province. Ils nous ont invitées à goûter et à nous raconter leur situation. J'ai distribué quelques tracts et les gars qui étaient là n'en revenaient pas : « tu dis que tu as travaillé combien de temps aux champs ? Seize ans ? Comment tu as tenu aussi longtemps ? » Il s'est créé là une vraie complicité. Une personne qui était probablement arrivée en canot, d'un pays du continent africain, m'a demandé : « toi, où tu as travaillé ? » Et je lui ai dit : « moi à Alcatraz, tu connais ? » « Ouais, je connais bien ! ». Et on s'échangeait les noms les plus improbables qu'on donne aux entreprises à cause de la façon dont elles traitent les travailleurs. On se comprenait parfaitement et lui aussi le prenait avec humour. Nous avons fait de l'exploitation elle-même une façon de résister par l'humour. C'est ce que nous transposons maintenant dans notre syndicat, et surtout : prendre soin les unes des autres et bien comprendre la position de chacune pour mener la lutte de la façon la plus égalitaire possible.
Comment pouvons-nous, en tant que consommateurs, montrer une solidarité concrète avec les travailleuses ?
C'est un sujet complexe, parce qu'il y a eu beaucoup d'agitation autour du boycott du fruit rouge. Il y a peu, en raison de la situation environnementale de Doñana, un groupe de consommateurs allemands en a promu un. Depuis les Jornaleras de Huelva en Lucha, nous ne pouvons soutenir aucun boycott tant qu'il n'y a pas d'alternatives d'emploi, malheureusement c'est la seule chose que nous ayons pour l'instant, et il faut comprendre les réalités de chaque territoire.
Mais nous pouvons être soutenues de bien d'autres façons : en connaissant notre lutte et en la diffusant, en vous rapprochant de nous, en partageant les savoirs de chacune. Ça, pour nous, c'est fondamental. Des gens qui nous disent : « hé, je sais parler arabe, si à un moment vous en avez besoin d'urgence, appelez-moi, comptez sur moi ». Une autre personne qui dit : « si vous avez besoin d'un écrit, d'un rapport, je suis là ». Et nous soutenir économiquement, beaucoup de gens nous font des dons ponctuels. C'est ce qui nous donne énormément de force pour exercer une pression syndicale.
Quelles recommandations ferais-tu à nos auditeur·rices qui souhaitent approfondir le sujet ?
Le premier que je recommanderais est un livre que je suis en train de lire en ce moment et qui est fondamental pour comprendre tout ce qui s'est passé avant que je commence à travailler aux champs : « Historia, trabajo y territorio: El conflicto capital-vida en los campos de fresas de Huelva » (Histoire, travail et territoire : le conflit capital-vie dans les champs de fraises de Huelva), de l'anthropologue Alicia Reigada Olaizola. C'est un ouvrage incontournable sur le secteur, tout comme les rapports d'Alicia Reigada, de Juanma Moreno et d'Emmanuel Elliott. Je recommande aussi « Dames de fraises, doigts de fée » de Chadia Arab, et le documentaire « The Invisible, Modern Slavery in Europe » (L'invisible, l'esclavage moderne en Europe), de Sven Rufer.
Sur notre site web se trouve le rapport « Abramos las cancelas » (Ouvrons les grilles d'entrée) de la Brigade Féministe, que nous avons remis à l'OIT, au Ministère du Travail et au Ministère de l'Égalité, et qui a été déterminant pour ouvrir les grilles d'entrée (cancelas). Ce fut un travail colossal : des gens sont venus du monde entier, journalistes, militant·es, documentaristes, juristes, et c'est d'ailleurs dans cette brigade que nous avons rencontré notre avocate actuelle. Sur nos réseaux sociaux et notre site web, il y a aussi énormément de matériel.
Et il y a un documentaire qui s'appelle « La Fresa Amarga » (La Fraise Amère), des camarades de la CGT de Séville, qui raconte l'histoire des gens qui ont commencé à survivre difficilement dans des bidonvilles à Huelva dans les années deux mille, à cette époque des hommes du Maroc et d'Afrique subsaharienne. Comment ils se sont organisés pour tenter de se régulariser et d'avoir droit à un logement digne, comment ils se sont enfermés en tant que travailleurs agricoles dans l'Université Pablo Olavide de Séville. Ils ont été trahis par le Défenseur du Peuple, par la Rectrice de l'Université, par tout le monde, et ont fini expulsés. Ce documentaire explique très bien comment, à la suite de cet avertissement, la lutte dans les bidonvilles s'est désorganisée, et comment depuis lors on a commencé à faire venir de la main-d'œuvre féminine dans les champs de Huelva. Depuis, peu de protestations se sont organisées là-bas.
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